Exposition en cours

CHRISTIAN LHOPITAL
« Rencontres fortuites »
Exposition du 05 novembre au 17 décembre 2016
Embrasement, 2015 gesso, peinture acrylique en bombe et crayon graphite sur papier, 65 x 50 cm

Embrasement, 2015
gesso, peinture acrylique en bombe et crayon graphite sur papier, 65 x 50 cm

Vernissage : le samedi 05 novembre à partir de 17h
L’embrasement d’Eros et de Fortuna

Visiter une exposition de Christian Lhopital, c’est prendre le risque d’aller en terrain inconnu, de défricher des espaces que l’on croyait connaître et qui se révèlent riches de surprises et d’imprévus, de déchiffrer des mystères qui, de prime abord, nous avaient échappés. Chaque dessin offre au visiteur la possibilité de faire de nouvelles rencontres imprévisibles. L’univers foisonnant de l’artiste est peuplé de personnages improbables qui ne cessent d’entrer en confrontation avec le monde, avec les autres, avec eux-mêmes, mais aussi avec le spectateur qui observe d’un oeil intrigué leurs pérégrinations rêveuses ou cauchemardesques. Et de ces rencontres, violentes et humoristiques, fracassantes et drolatiques, toujours inattendues, naissent des images qui refusent la répétition figée et mécanique du même, qui laissent toute sa place au hasard et à l’accidentel. Les intermittences du hasard, loin d’être douloureuses comme les intermittences du coeur, aiguisent le regard du spectateur, dynamisent son esprit, englué qu’il est dans le vide aliénant et abrasif de la modernité technique qui prétend tout prévoir pour mieux nous endormir et imposer sa domination. Or, les images créées par l’artiste, si elles ont un humour grinçant qui peut effrayer, nous ouvrent aux étrangetés du merveilleux et du fugitif, aux merveilles de l’étrange et du fugace, elles nous invitent à participer à des jeux de matière inopinés, entre opacité et transparence, fulgurance et langueur, harmonie et dissonance, qui, toujours, maintiennent le regard en éveil.
Ces rencontres fortuites procèdent bien sûr d’un art parfaitement maîtrisé, mais cette maîtrise n’enferme pas l’imagination du regardeur dans un quelconque carcan, par définition sclérosant. En effet, chaque oeuvre est une invitation à visiter l’infini des possibles. Tout se passe comme si le dessin, par la diversité de ses carambolages, la variété de ses bricolages, procédait d’une pensée sauvage, presque instinctive, et dans le même temps d’une connaissance parfaitement digérée des artistes qui ont marqué son histoire, de Victor Hugo à Henri Michaux, de Félicien Rops à Dieter Roth, de Francisco Goya à William Blake. L’art du dessin est un art savant, mais celui qui le pratique est semblable au bricoleur de Lévi-Strauss. En effet, contrairement à l’ingénieur qui impose au monde un projet, il n’a pas de projet précis. Son art relève d’une logique de l’hétéroclite qui lui permet d’inventer et de construire sa propre mythologie, avec les outils qui sont les siens : « A ma sortie des Beaux-Arts en 1976, confie l’artiste, le dessin s’est imposé à moi par sa pratique légère et nomade, une feuille de papier, un crayon ou un stylo bille ». Selon la définition qu’en donne Lévi-Strauss dans La Pensée Sauvage, le bricoleur a une règle du jeu immuable, qui est de « toujours s’arranger avec les “moyens du bord”, c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. » Les dessins de l’artiste sont effectivement constitués de résidus, de fragments, de débris, qui, par une opération de bricolage, forment au bout du compte un ensemble structuré original. Qu’il s’agisse de mettre sur la table de dissection sa propre peau comme chez Céline, ou d’imaginer la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre comme chez Lautréamont, chaque dessin doit produire du jamais-vu, de l’inédit, afin de bousculer le confort de nos habitudes visuelles.
Ces rencontres fortuites se retrouvent enfin dans la variété des matériaux et des moyens stylistiques qu’utilise Christian Lhopital pour élaborer son oeuvre : crayon, aquarelle, collage, pierre noire, lavis d’encre, gesso, acrylique, recouvrements, autant de procédés techniques qui se télescopent sur la surface du papier. Et l’oeil du spectateur prend plaisir à se perdre dans les effets de matière, à baguenauder d’une forme à l’autre, à l’occasion d’une rencontre visuelle parfaitement incongrue et pourtant nécessaire. C’est le cas dans une série récente que l’artiste a intitulée Embrasement : elle donne à voir deux petites têtes esquissées au crayon qui semblent surgir de nulle part, comme propulsées par une longue trainée de poudre rouge, à la fois dense et légère. La figure humaine semble émerger du chaos de la matière pulvérisée sur la page blanche. Celle-ci sert de révélateur à cette rencontre ahurissante qui exprime avec humour le tragique de l’existence où l’homme se retrouve violemment projeté. Il faut dire que dans l’oeuvre de Christian Lhopital le tremblement du sens naît toujours du carambolage des matières, mais, par-delà le désordre apparent, l’artiste déroule un fil cohérent que nous suivons, vaille que vaille, capturant dans notre regard tout ce qui nous captive et suscite notre désir. D’un dessin à l’autre, au hasard de nos déambulations esthétiques, nous assistons finalement, pour notre plus grand plaisir, à l’embrasement fortuit d’Eros et de Fortuna.
F. Treppoz

AC/RA